Joie pour les tunisiens et honte pour les français

Publié le par Verdun

Les récents évènements en Tunisie, qui sont loin d'être terminés, apportent de l'espoir et une joie sincère pour tous les authentiques démocrates. Toutefois, les réactions déplorables des officiels français, comme la complicité active des élites avec la dictature de Ben Ali, soutenue jusqu'au bout par le gouvernement, en notre nom, laissent une tâche de déshonneur sur notre drapeau.

 

Il n'est pas question ici de revenir sur ce qui est désormais appelé "la révolution de Jasmin", et qui a amené un mouvement populaire de masse à bouter hors du pouvoir un dictateur et son clan rapace et maffieux.

 

C'est unanimes que l'ensemble des démocraties occidentales a salué cet extraordinaire sursaut salvateur, montrant que malgré les difficultés et les violences, l'aspiration d'un peuple éduqué à la Liberté était irrésistible sur le long terme.

 

Pourtant, en France, la fête que devrait être cette libération riche d'incertitudes et d'espoirs, laisse un goût amer.

 

Il faut dire que tournant le dos aux idéaux et aux valeurs fondamentales de notre République (brillamment rappelés par Mr Sarkozy lui-même), les gouvernements de ces vingts dernières années ont constamment soutenu la dictature. ce soutien sans faille et injustifiable trouvait son excuse dans une pseudo realpolitik, que notre gouvernement sait pourtant abandonner en Afghanistan ou en Europe, sacrifiant alors les intérêts de notre pays sur l'autel d'une idéologie pourtant dépassée.

 

Certes, le soutien à des dictatures n'est pas nouveau, depuis l'Iran du Shah jusqu'aux nombreux dictateurs d'Afrique que notre République porte parfois à bout de bras, comme au Tchad.

 

Mais ce qui est nouveau est que la dictature benalienne a bénéficié de l'appui du gouvernement français jusqu'à sa chute.

 

L'incompétence de nos dirigeants n'est plus à démontrer, et les différents billets déjà publiés comme ceux à venir en fourniront de nombreux exemples.

 

Pourtant, dans cette affaire, force est de constater que nos dirigeants sont allé très loin, trop loin, en notre nom à tous.

 

Et cela ne passe pas.

 

Il est inutile d'épiloguer sur les propos du Ministre des Affaires étrangères, tenus rappelons-le en pleine séance publique à l'Assemblée nationale, et qu'elle a l'outrecuidance de croire qu'ils auraient été compris à l'inverse de ce qu'elle voulait dire ! Une telle défense pitoyable rejoint dans la mauvaise foi hallucinogène, la défense de Mr Hortefeux lors de sa (mauvaise) blague sur les arabes...

 

De même, nous ne reviendrons pas sur ceux du Ministre de la culture (qui détiens le même maroquin qu'André Malraux).

 

Il convient en revanche de bien entendre ce qu'affirme pour leur défense ces médiocres, parfaitement représentatifs de toute une classe politique indigne des titres dont elle se pare, comme dans enjeux auxquels le malheureux pays qui lui a confié son destin va se voir confronté.

 

"Ils n'auraient rien vu venir".

 

Pourtant, cela fait quelques années que des études de spécialistes montrent la faiblesse du régime tunisien, comme son caractère dictatorial et attentatoire aux droits de l'Homme.

 

Citons d'ailleurs un excellent travail paru en 2010 dans la revue l'Année du Maghreb, fait par deux chercheurs en France, qui tirent 5 leçons des émeutes des mineurs de Gafsa de 2008, et dont la pertinence est d'une précision étonnante.

 

Le texte intégrale est ici : http://anneemaghreb.revues.org/923

 

Je ne résiste pas à l'envie de citer la conclusion :

 

« In fine, ce que révèle la révolte du bassin minier, c’est l’emballement de la machine sécuritaire du régime et son incapacité à faire face à un mouvement social d’extraction populaire. En effet, depuis un certain nombre d’années, s’était installée en Tunisie une sorte de « routine sécuritaire » qui consistait à réprimer les oppositions « classiques », les défenseurs des droits de l’Homme et, ponctuellement, les manifestations de rues organisées par les syndicats étudiants et salariés. De ce point de vue, les rapports des ONG et les communiqués publiés par les associations indépendantes tendaient à refléter une certaine accoutumance à la répression, non que celle-ci soit considérée comme légitime ou normale, mais parce qu’elle devenait banale dans ses formes et ses méthodes. Or, confronté à une « révolte par le bas », animée non par des « professionnels de la contestation » mais par des citoyens ordinaires, les réflexes sécuritaires du régime ont été mis à l’épreuve, contribuant à se dévoiler au grand jour et, par effet de feed back, à accorder au mouvement social une victoire symbolique. N’est-ce pas là le signe d’un ébranlement du Pacte de sécurité, ce contrat social implicite entre l’État et le peuple, que certains auteurs ont longtemps considéré comme le principal moteur du régime de Ben Ali ? »

 

Désormais, la nullité du personnel entourant nos dirigeants en matière économique (qui rappelons-le n'a pas vu venir la Crise de 2008) semble donc s'etendre à tous les domaines, y compris celui le plus régalien qui soit : les affaires étrangères.

 

C'est inquiétant et même révoltant quand on sait que ces incompétences agissent (mal) au nom de la France.

 

Qu'aurait-on écrit si la France avait refusé de soutenir la malheureuse Pologne écrasée par la Russie tsariste au XIXème siècle ? Si la France avait appuyé jusqu'au bout le régime de l'infâme Salazar lors de la révolution des oeillets de 1974 ? ou celui de la RDA quelques jours avant la chute du mur ?

 

Il suffit d'imaginer un instant la jeune républicaine américaine proposer au Roi Louis XIV son "savoir-faire" sécuritaire (afin que "liberté de manifester rime avec garantie de la sécurité") lors de l'attaque de la Bastille pour réaliser le grotesque d'un propos que tout le monde a parfaitement entendu et compris...

 

C'est pourtant cette voie-là qui a été choisie par nos dirigeants aujourd'hui. Et en sacrifiant nos idéaux pour des intérêts économiques mal placés, nous risquons donc de perdre et nos valeurs, et nos avantages bassement matériels dans ce pays si prometteur. En paraphrasant une célèbre phrase de l'Amiral Sir Andrew Cunnigham en 1941, s'il faut 3 ans pour construire une usine, il faut 3 siècles pour reconstruire une tradition.

 

Il est encore temps de soutenir le peuple tunisien dans la longue route qui le mènera jusqu'à la démocratie, qu'il vient peine d'emprunter et que nous savons, pour l'avoir suivie, parsemue d'embûches et d'épreuves.

 

Or, rien ne semble à ce jour montrer un changement d'attitude de notre gouvernement (de "ce" gouvernement devrai-je dire), alors que la Tunisie est confrontée à une montée des risques et des dangers : menaces de dégradation de sa note par les agences de notation, menaces des pays voisins menacés par ce mouvement (à commencer par la Libye)...

 

C'est maintenant que le peuple tunisien a le plus besoin de notre expérience et de notre savoir-faire en matière d'élections libres et d'état de droit. Or, il est regrettable que notre gouvernement persiste dans un silence et une mauvaise volonté aux antipodes des principes qu'il proclame (sans toutefois les appliquer lui-même, comme en témoigne l'hallucinante série d'impairs en ce qui concerne le droit des gardes à vue - indigne d'un Etat de droit et pourtant loin d'être terminée).

 

Et malheureusement, rien ne paraît devoir changer en 2012 si l'on prend la peine de se pencher sur les déclarations de Nicolas Sarkozy en mai 2008, ou celles de Dominique Strauss-Kahn en novembre 2008.

 

Je suis désolé du ton virulent de ce court billet, loin des analyses habituelles de ce blog, mais ce qui est en train de se passer est trop important.

 

Verdun

 

 

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article