Des Politiques complètement dépassés (1) Pourquoi ?

Publié le par Verdun

Je vais essayer de trouver des explications à un constat évident : nos élites, et particulièrement les décideurs politiques sont totalement dépassés par les évènements. Envisageons d'abord pourquoi, avant d'essayer de trouver des solutions.

 

La Crise actuelle donne le spectacle inédit d’une masse de citoyens regardant ce qui est en train de se passer mais ne pouvant rien faire parce que leurs dirigeants politiques, et leurs élites économiques se révèlent totalement dépassés et incapables de saisir le sens d’un enchaînement d’évènements brillamment décrit et étudié ici même comme en de multiples autres endroits du Net (voir les sites mis en liens sur le blog).

C’est ainsi que chacun peut assister à ce spectacle inouï que l’on pourrait comparer à celui d’un immeuble en train de s’effondrer au ralenti, chaque étage s’affaissant progressivement dans une succession d’une logique implacable, sans pour autant qu’aucun décideur n’agisse au bon moment au bon endroit pour enrayer cette autodestruction.

Le constat est accablant pour l’ensemble de nos élites politiques et économiques : elles sont tout simplement dépassées, incapables d’appréhender les enjeux de la Crise actuelle et les politiques à mettre en œuvre pour en sortir.

La question du pourquoi est alors importante, car elle peut recéler les éléments permettant de mettre fin à une spirale vicieuse qui nous entraîne tous vers le fond d’un gouffre.

En effey, l'argument d'une collusion, d'une corruption, voire de la trahison généralisée des politiques ne paraît suffisant pour expliquer l'ampleur et surtout la permanence d'une situation qui dépasse les vices réels de quelques uns. Les politiques sont "en retard" sur tout, et ne paraissent plus se rendre compte de ce qui se passe, avec le recul nécessaire pour trouver des solutions.

Dans leurs analyses comme dans leur décisions, les politiques et les marchés montrent chaque jour qu'ils obéissent à des principes du siècle dernier, totalement inadaptés aujourd’hui.

La première remarque à ce stade est sémantique. Dans « dépassé », il y a « passé ». On est étonné de voir à quel point les politiques comme les marchés obéissent en 2010 aveuglément à des logiques du XXème siècle. Il faut associer dans ce constat les sphères politiques et celles relevant de l’économe et de la finance, trop facilement opposées par les médias ces derniers temps. En effet, si les marchés sont actuellement plus efficaces que les politiques dans l’aggravation de la Crise, ils n’en raisonnent pas moins sur les mêmes bases obsolètes que les gouvernements (et les oppositions dites « de gouvernement »).

Comme expliquant les « attaques » et « réactions » des marchés si l’on ne réalise pas qu’elles sont fondées sur des logiques de court-terme et sectorielles qui trouvent leur source dans les pratiques des trente dernières années du XXème siècle, et qui sont totalement dépassées elles aussi au regard de la situation du XXIème siècle (économie globalisée et intégrée à des niveaux inconnus, et épuisement des ressources notamment).

Les gouvernements, les dirigeants économiques[1], agissent ainsi en accord avec des principes qu’ils ont intégrés à la fin du XXème siècle et qui se révèlent effroyablement non pertinents pour faire face aux problèmes actuels.

Il n’est pas dans mon propos d’apprécier la pertinence en 1980 ou 1990 des principes qui guident encore aujourd’hui leur action : libéralisation des économies (dérégulation, privatisation, retrait de l’Etat, libre-échange…), choix de la stabilité des prix contre l’Emploi, remplacement des prélèvements fiscaux par l’endettement, choix du court terme et refus du moyen terme (qu’il s’agisse des politiques visant avant tout leur réélection, comme des investisseurs privilégiant le renouvellement des performances passées à tout prix, quel que soit l’environnement et le contexte).

En revanche, en 2010, ces logiques sont totalement obsolètes, et la Crise systémique actuelle, au-delà des grandes déclarations incantatoires de certains, se nourrit de l’interaction entre des « marchés » dépassés et des gouvernements et décideurs n’ayant plus les moyens intellectuels et théoriques de comprendre ce qui arrive.

La mise en place d’un tel cercle vicieux n’était pourtant pas évidente. L’Histoire recèle de nombreux exemples de dirigeants confrontés à des évènements imprévus et parvenant à y faire face.

Mais l’Histoire comporte aussi quelques exemples éclairants sur le destin funeste de civilisations ou de pays confrontés à des épreuves et dirigés par des élites totalement dépassées. Sans chercher très loin, on se penchera ainsi avec attention sur les réactions des élites politiques et militaires en mai-juin 1940 en France[2]. Dans un autre contexte, l’étude de l’histoire espagnole au XVIème et XVIIème siècle apportera beaucoup pour essayer de prévoir ce qui peut se passer si les choses suivent leur évolution actuelle jusqu’au bout.

On peut d’abord relever le fait que la plupart des décideurs actuels sont des personnes qui ont terminé leurs études dans les années 70 [3] ou au début des années 80[4]. Elles ont commencé leur carrière dans les années 80, et ont assumé leurs premiers postes de décision important pour la plupart entre 1985 et 1993. Ce qui veut dire que ces membres de l’élites actuellement au sommet du Pouvoir ont construit leurs modes de raisonnement et leurs principes d’action politique à une époque totalement différente de celle qu’ils ont à connaître aujourd’hui.

Mais ce fait n’est pas suffisant pour expliquer pourquoi ils ne sont pas capables de sortir des schémas idéologiques de l’époque, même 30 ans après.

En effet, l’une des causes de ce dépassement des élites politiques et économiques réside dans la perversion progressive du système de sélection et de renouvellement des membres de ces élites au sein des démocraties d’Europe occidentale. Ce ne sont manifestement plus les plus forts caractères qui parviennent au plus haut de l’échelle.

Le « jeu » démocratique ne fonctionne pas correctement, et il permet actuellement le maintien au pouvoir de femmes et d’hommes qui ont failli, aussi bien à la tête des entreprises qu’à la tête des grands partis de gouvernement.

Les exemples de grands dirigeants d’entreprise qui ont échoué, ou d’hommes d’état qui ont perdu des élections mais restent au pouvoir abondent. C’est même d’ailleurs l’une des grandes tendances de ces dernières années.

Ceux qui n’ont pas su se débarrasser de leurs postulats idéologiques du siècle précédent pour analyser la situation telle qu’elle est réellement, et avoir le courage de prendre les bonnes décisions au bon moment, restent au pouvoir, et donnent ainsi le spectacle d’une répétition d’échecs, dont les peuples subissent les conséquences.

Il serait intéressant d’étudier plus en détail les mécanismes qui ont engendré une telle perversion, et qui trouvent leur cause dans un affaiblissement continu des contre-pouvoirs (à commencer par les médias, qui assument une fonction essentielle dans une démocratie, et qui ont été livrés sans contrepartie aux grands groupes financiers et au libre « jeu » de la concurrence).

Cette perversion a ainsi amené aux postes de décision une catégorie de décideurs médiocres, et surtout incapables de concevoir une action en dehors des dogmes dominants des années 1980.

Pourtant, l’aveuglement idéologique dont ils font preuve, comme leur impuissance à se remettre en cause n’étaient nullement inéluctables. C’est pourquoi il est important de bien réaliser à quel point, comme en 1940, les décideurs qui mènent leur pays vers l’abysse de la dépression et de l’appauvrissement en vue de résorber la dette qu’ils ont eux-mêmes engendré, sont le fruit d’un système, dont ils ne parviennent pas à sortir.

C’est ainsi que sur cet aspect comme sur tant d’autres, la Crise que nous vivons est systémique et ne pourra cesser qu’avec une remise en cause profonde des règles qui régissent le fonctionnement de nos institutions politiques, bien au-delà des ajustements économiques auxquels certains veulent circonscrire le remède à la Crise.

Nous avons aujourd'hui besoin de héros ayant la force de caractère de s'élever contre tout ce qu'ils ont appris, et le problème est que tout notre système de sélection des élites ne produit que les meilleurs mercantis.

Je terminerai par une citation de Brecht (in la Vie de Galilée) :

Andrea : Malheureux le pays qui n'a pas de héros !

 Galilée : Malheureux le pays qui a besoin de héros.



[1] Je vise les responsables des organismes d’émission de monnaie, des Banques ou des Hedge funds… ce que j’appelle ici, par raccourci certes critiquable mais efficace « élites économiques » ;

[2] On relèvera la coïncidence entre le 10 mai 2010, jour d’annonce de la création d’un Fond Européen d’aide aux Etats endettés, avec confirmation des politiques d’austérité drastiques à appliquer, et le 10 mai 1940, jour du déclenchement de l’attaque allemande contre l’Europe de l’Ouest, qui verra l’effondrement de la France en quelques semaines ;

[3] 1971 pour Jean-Claude TRICHET, 1972 pour Georges PAPANDREOU Gordon BROWN et Dominique STRAUSS-KAHN, 1974 pour Nicolas SARKOZY, 1975 pour Martine AUBRY et Angela MERKEL ;

[4] 1980 pour Ségolène ROYAL, 1983 pour ZAPATERO ;

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